
Une violence certaine caractérise le cinéma de Brillante Mendoza. Le créateur philippin transcrit cette violence de toutes les façons à travers des histoires vraies qu’il filme dans les rues de Manille au plus près des gens dans leur environnement quotidien. Brillante Mendoza veut d’abord montrer la réalité de son pays sans aucun artifice ni jugement de valeur et, il faut bien le constater, ce Mendoza-là réussit fort "brillamment" !
Pourtant, à Manille où je vis depuis plus d’un an, j’ai réellement souffert à la projection de "Kinatay" le film qui lui a valu le prix de la meilleure mise en scène à Cannes en novembre dernier.
Cette rencontre concrète dans notre école, initiée par Dominique Bérard, notre professeur de Lettres, nous a permis non seulement de découvrir l’homme lui-même, mais surtout de comprendre les véritables qualités humanistes de son cinéma. Le plus important pour moi, c’est que cet échange m’a conduite à reconsidérer un jugement finalement trop rapide.
Entretien :
Il est difficile de classer votre cinéma dans une catégorie conventionnelle. Peut-on dire que vos films sont des documentaires ou bien s’agit-il d’un genre nouveau ?
Mes films sont d’abord et surtout construits autour d’une histoire vraie qui constitue le cœur même de chacun de mes projets. Je montre des gens dans leur cadre de vie et pourquoi ils sont tous liés les uns aux autres dans l’histoire que je raconte. Ce ne sont pas des documentaires du National Geographic bien sûr parce que si ma caméra évolue dans un environnement bien réel, elle ne filme que des acteurs. Il ne s’agit en aucun cas de l’observation scientifique et distante d’une quelconque réalité humaine et sociale. Mes films sont des "fictions narratives" qui ressemblent à des documentaires. Si je devais leur attribuer un genre, je dirais qu’il s’agit de "documentaires dramatiques".
Vous donnez à vos films un rythme particulier qui semble vouloir laisser du temps au spectateur pour comprendre et surtout l’impliquer dans ce qu’il voit. Est-ce là une des caractéristiques du "documentaire dramatique" façon Mendoza ?
Les films fabriqués par Hollywood sont des produits de divertissement qui utilisent de nombreux effets de surprise et artifices techniques pour capter l’attention des spectateurs. Les miens sont tournés avec une seule caméra et suivent le rythme particulier de chaque récit. Certains plans plus longs que d’autres, permettent au spectateur non seulement d’observer, mais aussi de comprendre ce qui vient de se passer et d’imaginer, peut-être, ce qu’il va découvrir en même temps que l’acteur. Il est important pour moi de pouvoir impliquer le spectateur comme un témoin à part entière dans l’histoire que je raconte. Dans Kinatay, le temps de circulation du fourgon dans les rues de Manille jusqu’à la destination finale permet non seulement de découvrir un environnement mais aussi de mesurer les tensions, d’imaginer et de comprendre ce que pense le jeune policier. Là encore mes histoires ne ressemblent pas à un stéréotype de l’industrie du cinéma américain. C’est une forme de cinéma alternatif.
En racontant des histoires terribles et en présentant les Philippines comme vous le faites dans vos films, cherchez-vous à dénoncer quelque chose ?
J’essaie juste de montrer ce qui se passe dans mon pays, ni plus, ni moins. La controverse, la contestation politique ou l’opposition de principe ne sont en aucun cas l’objet de mon propos. Ce que je montre n’est qu’une infime partie de la réalité quotidienne des Philippines. Il suffit de regarder les informations télévisées pour s’en rendre compte. J’ai présenté un film à Venise dont le sujet se rapporte aux inondations dramatiques que connaissent les Philippines de façon récurrente. J’avais décidé de traiter ce sujet, de faire toutes mes recherches et de tourner ce film bien avant que le typhon Ondoy ne produise ses effets à Manille. Je ne cherche pas à donner une image négative des Philippines même si, lorsque je suis à l’étranger, mes compatriotes me le reprochent toujours. Ils me demandent pourquoi je fais ce genre de film mais ne s’interrogent pas pour savoir ce qu’il faudrait faire pour trouver des solutions aux problèmes de la société philippine. D’ailleurs, la bonne question serait : Pourquoi sont-ils partis à l’étranger ?
Vos films ne laissent surtout pas le spectateur indifférent. Vous voulez le choquer ?
Non ! Je n’ai jamais eu cette intention et contrairement à ce que certains critiques ont pu dire ou écrire à propos de mes films et de Kinatay en particulier, je n’aime pas la violence. Seulement, le monde dans lequel nous vivons est violent. C’est d’autant plus vrai aux Philippines pour de nombreuses raisons. Ni vous, ni moi, ne sommes à l’abri de ce genre de chose.
Vous êtes invité dans le monde entier, vos films sont projetés dans des festivals de renommée internationale, Cannes vous récompense, mais on ne peut pas voir vos films dans les salles philippines. Pourquoi ?
Je ne dispose pas des moyens habituels pour promouvoir mes films ni dans les journaux, ni ailleurs. En fait, je communique par courriel et j’envoie des messages électroniques à des groupes de cinéphiles. Dans ces conditions il est impossible à d’autres gens, même des artistes, de savoir que je présente un film quelque part. Depuis la fin de l’année dernière, j’ai choisi de projeter mes films en dehors des circuits commerciaux habituels. Je les montre à l’Alliance Française, dans les écoles internationales et les universités. Il y a trois jours par exemple, j’ai eu la surprise de voir que plus d’un millier d’étudiants occupait tous les sièges et même les escaliers de la salle de cinéma de l’Université Philippine de Manille ! Les jeunes comme vous ont la capacité de s’intéresser à ce que je fais. Ils ont surtout la patience de regarder mes films et la volonté de comprendre ce qu’ils racontent. Les étudiants sont vraiment en mesure d’apprécier mon cinéma sans à priori et c’est ce qui m’intéresse en tant que créateur.
Allez-vous un jour faire un film avec un ou des acteurs célèbres ?
Vous savez, je ne suis pas très à l’aise avec les célébrités mais je peux vous confier un secret puisque nous sommes entre nous dans une école française. L’information n’est pas encore officielle mais je vais diriger une très grande actrice française dans mon prochain film. Mais chut ! C’est encore confidentiel.